« Un savoir-faire à entretenir » l’interview du dirigeant de l’AIF par Machines Production

Des entreprises comme AIF se battent pour garder une industrie de qualité en France. Vinh Kok Quach, dirigeant de l’entreprise, s’est entretenu avec Machines Production afin d’alerter sur la perte du savoir-faire français dans son activité.

Pourriez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

[VKQ] : Je suis arrivé du Cambodge en France à l’âge de dix ans et j’ai été élevé par la DDAS. Je suis diplômé de l’Ecole Centrale de Nantes et d’HEC. Ma carrière a commencé en 1995 chez Lafarge dans la finance, puis j’ai évolué à l’international en Allemagne et en Chine comme directeur marketing et stratégie. Par la suite, je suis devenu directeur de projets pour la construction de deux cimenteries en Chine. J’ai été ensuite VP Distribution pour le groupe Lafarge avant de rejoindre en 2012 Eramet où j’ai été nommé directeur général Chine de la branche Alliage. En 2016, je me suis lancé dans l’entrepreneuriat et j’ai repris AIF, un des pionniers des outils coupants en France, fournisseur stratégique de grands industriels tels que Safran, Dassault ou General Electric (GE).

Quelles sont vos inquiétudes pour l’industrie ?

[VKQ] : La France a perdu la bataille des machines-outils. Aujourd’hui, elle risque de perdre le savoir-faire stratégique de l’usinage avec la délocalisation des outils coupants. C’est en effet à travers les outils coupants que sont conçues les solutions d’usinage qui garantissent la performance industrielle. Il est encore temps d’agir ensemble.

Quels sont les avantages de conserver l’usinage en France ?

[VKQ] : Le savoir-faire et la performance de l’usinage viennent de la maîtrise de trois éléments : les machines-outils, les outils coupants et la méthode d’usinage. Pour garantir la meilleure performance d’usinage, il faut maitriser au moins deux de ces trois composantes. Les usineurs travaillent en étroite collaboration avec les fabricants d’outils coupants pour élaborer des outils adaptés à leurs besoins en échangeant sur les méthodes d’usinage ainsi que sur les plans de conception et les données des pièces à usiner. Délocaliser le secteur des outils coupants à l’étranger, c’est prendre un risque sur la perte de confidentialité des plans et du savoir-faire de l’usineur, en plus du risque de mauvaise interprétation des données de conception à cause de la barrière de la langue. C’est le risque à terme d’une perte de compétitivité des industriels en France.

Quels sont les effets de la pandémie dans votre domaine ?

[VKQ] : Après le secteur des machines-outils, la délocalisation menace aujourd’hui le savoir-faire français du marché des outils coupants. La crise du secteur aéronautique et automobile a entrainé une baisse de près de 30 % des ventes pour le secteur. Plusieurs usines spécialisées dans la conception et la fabrication d’outils coupants ont déjà fermé en France et les productions sont parties à l’étranger, allongeant les délais de livraison. C’est un risque élevé de perdre la compétence française.

Comment AIF résiste à la crise ?

[VKQ] : La société AIF, adhérente au Symop (membre de la FIM), a joué la carte de l’innovation et du développement pour compenser les effets de la crise. Nous avons renforcé notre équipe avec cinq jeunes talents expérimentés venant des leaders mondiaux dans notre domaine et d’un service de scan 3D permettant de scanner tout type de pièce mécanique, notamment des outils coupants à réparer. Notre entreprise a investi dans l’innovation en s’équipant de machines de dernière technologie. Elle dispose ainsi d’affûteuses robotisées pour répondre aux besoins d’affûtages et de réaffûtages. Elle est en cours d’obtention d’un brevet pour sa dernière innovation, un outil de lamage en tirant destiné au marché de l’aéronautique. AIF s’est également tournée vers de nouveaux marchés tels que l’industrie ferroviaire
ou le secteur pharmaceutique. L’entreprise dispose d’un atout de taille : sa réactivité logistique. Comme
elle produit et stocke en France, elle est plus réactive que les fournisseurs d’outils coupants implantés en dehors des frontières. AIF peut compter sur la confiance de ses clients, parmi lesquels Dassault, Howmet, Alstom, GE ou Safran, etc.

Que diriez-vous en conclusion ?

Perdre la maîtrise des outils coupants en France augmente le risque de délocaliser nos usinages à l’étranger. Les outils coupants restent un atout clé pour gagner en performance. Ils permettent de maintenir la compétitivité de la France face à des pays à bas coût. Soudées autour de nos valeurs, les équipes de AIF sont mobilisées pour continuer à produire en France et livrer nos clients avec la plus grande réactivité. Il est important que les entreprises françaises s’entraident comme le font beaucoup d’autres pays.

Entretien réalisé par Patrick Cazier.